Rencontres

Daouki Coaching & Mustapha Belkhodja « Oui, un joueur africain pourrait gagner un tournoi du Grand Chelem, mais… »

Début d’après-midi ensoleillé sur Paris, Mustapha Belkhodja, premier joueur nord-africain à remporter un tournoi du Grand Chelem dans les catégories juniors, nous rejoint au stade Jean-Bouin. Après avoir insisté sur la passion et le goût de l’effort qui le poussent, à 78 ans, à continuer le sport de manière quotidienne, Mustapha Belkhodja répond, enthousiaste, aux questions de Mehdi Daouki, fondateur de Daouki Coaching. Tout y passe : son parcours, le tennis africain, l’actualité… Enrichissant.

Mehdi Daouki : Mustapha, tout le monde ne connaît pas ton parcours ni ton histoire, peux-tu donc s’il te plaît te présente ?

Mustapha Belkhodja : J’ai commencé le tennis très tôt en Tunisie. Ce n’était pas facile car mon père, avocat puis Ministre sous le protectorat français me poussait plus dans la voie des études que dans celle du tennis alors que ma mère, elle, m’encourageait à suivre la voie du sport.

Très tôt je m’impose : Champion de Tunisie dans la catégorie minime, puis cadet et même Champion de France cadet et junior, deux fois, puisque le protectorat français présent en Tunisie offrait la possibilité aux Tunisiens de participer aux championnats de France.

Lors de ma deuxième année junior, Bourguiba prend le pouvoir en Tunisie et mon père est fait prisonnier pour son poste de Ministre sous le protectorat. La situation me pousse donc à m’installer définitivement en France grâce aux relations de mon père.

Michel Larcade, alors coach au Stade Français me convainc de le rejoindre. Au cours de cette deuxième année en junior (1956), je suis inscrit à Roland Garros juniors. Je réussis à me hisser en finale face au nouveau protégé du grand entraineur Harry Hopman : Rod Laver futur unique joueur à remporter deux fois le Grand Chelem – en tant qu’amateur en 1962 puis en tant que professionnel en 1969 – Je suis donc l’outsider dans cette rencontre mais je réussis tout de même à m’imposer grâce à ma technique, et ce malgré un physique bien plus frêle que celui de mon adversaire. C’est à partir de ce moment là que mon père à commencer à réellement me soutenir dans la voie du tennis. Par la suite je passe en première série (Ndlr plus haut niveau amateur à l’époque) dès mes 18 ans.

À 27 ans, je décide de passer professionnel et donc professeur pour assurer la stabilité ainsi qu’un revenu à ma famille. Etant resté tout ce temps membre du Stade Français, je deviens donc professeur principal au club et du jour au lendemain je commence à donner 12h de cours par jour. Ceci m’a donc privé des tournois du Grand Chelem, à l’époque réservés aux amateurs mais j’ai cependant pu continuer à participer à plusieurs tournois et championnats réservés aux professionnels.

Enfin, en 1967, je suis devenu entraineur de l’Equipe Première de Jean Bouin.

Mehdi Daouki : Tout au long de ta carrière de joueur puis d’entraineur, quels sont les joueurs arabes et africains qui t’ont le plus impressionnés ?

Mustapha Belkhodja : En tant que joueur je n’en ai pas croisé beaucoup. Sous le régime des colonies et du protectorat au Maghreb, j’étais presque le seul joueur africain à participer aux tournois de tennis organisés sur le sol nord-africain, la plupart des joueurs présents venaient de France métropolitaine.

Par la suite, des joueurs comme Haibabi, Arazi, Laimina et Jaziri m’ont impressionné par leur technique. Ils pratiquaient ou pratiquent encore tous un beau tennis. Mais le problème a toujours été le même : le physique. Un peu comme si c’était dans la morphologie du joueur africain. Moi-même, on aurait pu me faire travailler encore plus ce secteur, je n’aurai jamais pu atteindre le niveau physique d’un Becker ou même d’un Murray.

Mehdi Daouki : De nombreux joueurs arabes et africains participent aujourd’hui aux tournois du circuit ETA (moins de 14 ans) comme Tarbes, l’Orange Bowl ou encore la BNP Paribas Cup. Comment expliquer que ceux-ci ne percent pas sur les circuits ITF puis WTA et ATP par la suite ?

Mustapha Belkhodja : Déjà, comme je te le disais, il y a un gros problème de morphologie. Un peu comme en athlétisme où les africains ont un physique fait pour les courses de fond alors que les occidentaux sont, eux, plus taillés pour le sprint. Cette morphologie signifie donc un manque de puissance qui est à mon sens rédhibitoire au plus haut niveau.

Ensuite, l’organisation et la prise en charge en Afrique ne sont pas aussi professionnelles que ce qui peut se faire dans les autres pays comme la France par exemple. Ce manque de moyens et d’organisation fait que les africains ont tendance à se tourner vers d’autres sports mieux encadrés et plus populaires comme le football ou l’athlétisme.

Enfin, la culture du tennis n’existe pas en Afrique. Certains pays africains considèrent encore le tennis comme un « sport de fillette ». Tant que cette mentalité existera, il sera difficile pour le tennis africain de se développer réellement.

Mehdi Daouki : Un joueur africain pourrait-il un jour gagner un tournoi du Grand-Chelem ?

Mustapha Belkhodja : Peut-être mais ça prendra du temps. Il va dans un premier temps falloir faire évoluer les mentalités dans les pays africains puis mettre le paquet pour offrir un véritable encadrement professionnel qui permettra aux joueurs de réellement progresser sans quitter son pays tôt comme ce fut le cas pour toi ou moi. Ensuite, les joueurs et joueuses devront, étape par étape, intégrer le Top 100 puis le Top 10 avant de pouvoir enfin prétendre à la victoire dans un tournoi du Grand Chelem.

Mehdi Daouki : Plus généralement, que penses-tu des joueurs actuels ?

Mustapha Belkhodja : Je suis très impressionné par Nadal. Je me lève la nuit pour ses matchs à l’US Open, mais pas seulement pour regarder le match, pour le vivre ! Quand il perd, j’en suis presque malade. Lendl m’impressionnait aussi comme ça. Ils m’impressionnent et me passionnent car ils jouent un jeu totalement différent de celui que je pratiquais, et en plus ils s’accrochent et ne lâchent jamais rien. C’est ça que j’aime chez eux !

En ce qui concerne Federer, je suis admiratif du jeu mais j’ai du mal avec le personnage. Je ne m’attache pas qu’au joueur mais aussi à son caractère et sa personnalité, et Federer je le sens un peu hypocrite. Mais ce qui est sûr, c’est que c’est un talent fou !

Un autre qui me fait vibrer depuis son retour, c’est Juan Martin Del Potro. Il a une technique extraordinaire, et en plus c’est un super gars. Mais il ne me fait pas autant vibrer que Nadal.

Enfin, je me rappelle quand nous étions plus jeunes tous les deux à Jean-Bouin, tu nous annonçais que Gasquet, encore très jeune à l’époque, intégrerait le Top 10 et personne ne te prenait au sérieux. Je dois reconnaître aujourd’hui que non seulement tu avais raison et qu’en plus j’aime bien ce joueur. Cela m’embête qu’il ait tout le temps des ennuis.

Mehdi Daouki : Toujours sur les joueurs et joueuses actuels, Serena Williams est-elle la meilleure joueuse de tous les temps ?

Mustapha Belkhodja : Serena est actuellement la meilleure, c’est une certitude, mais pour le titre de meilleure joueuse de tous les temps c’est plus discutable. Ce qui est sûr, c’est qu’elle a des qualités que d’autres grandes joueuses n’ont ou n’avaient pas, notamment du point de vue physique.

Cependant, Navratilova pour sa technique et Steffi Graff pour sa longévité me paraissent être tout de même au moins aussi fortes.

Mehdi Daouki : Qui sera, selon toi, futur numéro 1 mondial ?

Mustapha Belkhodja : Je vais chercher loin, mais le jeune canadien Shapovalov, vainqueur de Wimbledon Junior, m’impressionne vraiment ! Il me fait penser à Rod Lever.

Du côté des joueurs actuels, je vois bien Murray, surtout s’il reste avec Lendl, finir par prendre la place de Djokovic. Djokovic me paraît plus fébrile depuis quelques temps, la première place me semble vraiment ouverte et même un Stan Wawrinka pourrait y accéder.

Mehdi Daouki : Quelles sont selon toi les caractéristiques clés pour intégrer le Top 10 ?

Mustapha Belkhodja : Pour moi la personnalité est primordiale. Si tu donnes la personnalité d’un Nadal, c’est-à-dire celle d’un tueur, à un joueur comme Gasquet, je pense qu’il casserait tout ! Gasquet tu vois à son attitude, à son langage corporel, qu’il n’a pas assez de caractère et de personnalité. C’est dommage.

La stabilité émotionnelle me paraît également très importante. La plupart des meilleurs joueurs mondiaux actuels sont mariés. C’est d’ailleurs, selon moi, ce qu’il manque à un Dimitrov pour rentrer dans le Top 10.

Enfin la tactique pure est essentielle. Tu vois d’ailleurs aujourd’hui que presque tous les joueurs du Top 10 actuel ont à peu de chose près la même technique. Ce qui les différencie vraiment c’est la tactique et le style de jeu.

Mehdi Daouki : Et les caractéristiques clés d’un très bon coach ?

Mustapha Belkhodja : Le travail de coach est très difficile. Le tennis est un sport individuel et tous les grands joueurs ont pour point commun d’avoir un caractère insupportable voire invivable. Regarde Murray, seul Lendl réussit vraiment à le canaliser.

Le coach doit être un homme formidable, complet. Car en plus de devoir supporter ce type de comportement il doit également être capable de passer d’un extrême à l’autre en prenant par exemple le rôle de confident pour son joueur car il est également son point de repère.

Donc, soit le coach accepte, encaisse et se défoule seul le soir, mais je ne pense pas que ce soit viable. Soit le coach a également une forte personnalité et réussi à canaliser son joueur. Comme Lendl, mais combien sont capables de faire ça ?

Mehdi Daouki : Enfin Mustapha, as-tu suivi l’actualité récente du tennis ? Jeux Olympiques, US Open, Equipe de France…

Mustapha Belkhodja : Oui ! Les Jeux Olympiques réalisés par Del Potro m’ont impressionné. La capacité qu’il a eu à changer son jeu à cause de ses problèmes physiques et de ses opérations est saisissante ! Son revers chopé en slice est très embêtant pour ses adversaires. Je pense même qu’il a une chance de gagner l’US Open ou du moins de gagner un nouveau tournoi du Grand Chelem, car après tout il est encore jeune.

En parlant d’US Open, le parcours de Monfils est également impressionnant, peut-être que lui aussi a sa chance ! Il a un physique extraordinaire d’autant plus que ses problèmes ne semblent désormais être qu’un lointain souvenir. Et en plus il a changé sa technique au service ce qui, à mon sens, lui confère plus de puissance, de précision et de régularité dans ce domaine.

Lucas Pouille, lui, m’a frustré ! (Rires…). Il a joué le feu (sic) contre Nadal et mérite de gagner, mais j’attendais tellement le Nadal – Monfils en quart de finale que j’étais frustré. Pouille a 22 ans, il peut faire de grandes choses, d’autant qu’il est bien entouré. J’aime bien Planque, c’est un bon coach.

Enfin, l’Equipe de France de Coupe Davis me plait. Je pense qu’elle peut aller au bout. Malheureusement je ne vois pas Tsonga rétabli pour la demie-finale mais malgré cela, ça reste une très belle équipe, notamment avec ce double actuellement numéro 1 mondial. Monfils est en pleine forme, Pouille aussi, puis avec cette équipe de double, je pense vraiment que ça peut le faire.

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