Rencontres

Gilles Cervara, coach ATP Tour de l’année 2019

Gilles et moi nous étions joués il y une vingtaine d’années dans un tournoi en région parisienne, et nous avions bien sympathisé. J’en garde le souvenir d’un homme fin et sympathique qui engageait le combat physique dès le début du match. Il n’y avait aucun doute sur le fait qu’il était là pour jouer au tennis, car je sentais chez lui une volonté d’être stratège dans son jeu. Vingt ans après cette première rencontre, j’ai eu envie de l’interviewer, lui qui suit désormais Daniil Medvedev, le numéro 4 mondial, et qui a été élu coach ATP Tour de l’année 2019.
En raison de la conjoncture, nous lui avons envoyé les questions pour qu’il y réponde par écrit. Gilles, je te remercie encore pour le temps que tu nous as accordé, et te souhaite le meilleur pour les années à venir.

Mehdi Daouki : Gilles Cervara, coach ATP Tour de l’année devant Moya, Massu, Tsitsipas… cela n’est pas rien. Qu’est-ce que cela représente pour toi ?

Gilles Cervara : Cela représente beaucoup de fierté et de satisfaction, d’autant plus que ce titre est voté par les coaches du circuit, donc d’un jury d’experts qui connaît bien le métier. Ensuite, cela donne du sens à l’ensemble de mon parcours depuis que j’ai commencé à jouer au tennis et voulu évoluer à haut-niveau. 
Enfin, concernant ce prix, et si l’on considère la saison de Daniil (Medvedev, ndlr), je dirais que c’est le résultat d’un super travail de 3 ans réalisé aux côtés d’un joueur avec qui ça a matché et qui avait en lui ce potentiel de réussite…

“La pression que je ressens, c’est celle que je me mets”

Mehdi Daouki : En quelques mots, peux tu nous parler de ton parcours de joueur, d’entraîneur puis de coach ?

Gilles Cervara : Tout a commencé lorsque j’étais en classe de 1ère S (1997/1998), je jouais au tennis 2 fois/semaine, j’étais très moyen (15/5) car je n’avais pas baigné dans ce milieu étant petit, que je n’avais pas pu investir ce sport en raison d’un parcours typique de jeune qui va à l’école et qui n’était pas forcément destiné à ça… Et puis cette année là (1998), pour des raisons complexes, tout a basculé. J’ai pété les plombs au lycée… Je ne voyais pas de sens à aller à l’école pour faire des études qui n’avaient pas de sens pour moi, qui ne me faisaient pas vibrer, et la seule chose qui avait du sens à cette époque pour moi était «devenir joueur de tennis pro»… là, aussi dingue et irréaliste que ça pouvait l’être, et malgré les tentatives de découragements (ou plutôt de bon sens) de toutes les personnes de mon entourage (famille, amis, profs au lycée), j’ai décidé : « c’est ce que je vais faire de ma vie, et personne ne me dissuadera de faire ce que je veux pour moi ». J’avais trouvé mon moteur, ma légende personnelle (référence à l’Alchimiste de Paolo Coelho), le truc qui me faisait me sentir vivant. Et à partir de cet instant là, ma vie a commencé à avoir du sens… Ce fut le début de ma quête, d’une quête de performance et de découverte de soi, initiatique par l’intermédiaire du tennis. 

Ce parcours de joueur a duré environ 8 ans. Je n’ai pas atteint le haut niveau tel que je voulais l’atteindre. Mon classement français maximum fut -2/6 et c’est un regret de n’avoir pas réussi à valider un classement plus élevé car je pense que c’était à ma portée. Pendant cette « carrière » j’ai rencontré beaucoup d’obstacles et bloqué sur des difficultés disons d’ordre mental qui m’ont couté beaucoup, beaucoup de temps et de victoires mais sur lesquelles j’ai travaillé pendant tout ce temps et qui représentent aujourd’hui une vraie force dans ma vie personnelle et dans ma vie d’entraîneur.
Au fil de cette carrière, mon investissement et mon énergie m’ont également permis de faire des rencontres riches dans le tennis et dans les différents domaines de la performance (mental, psychologie, coaching, accompagnement, préparation physique, sciences, biomécanique…) qui se sont ensuite avérés utiles à mon métier d’entraîneur et coach tennis. 

Lorsque j’ai décidé d’arrêter de jouer, j’ai eu le choix d’entraîner dans un club près de chez moi ou bien de monter à Lille pour entraîner une jeune fille de 13 ans qui était parmi les 5 meilleurs françaises de son âge et continuer le parcours que j’avais commencé. Aujourd’hui, cela paraît évident, mais à l’époque, ce choix fut très difficile pour moi pendant quelques semaines, car je ne savais plus ce que je voulais faire. Me poser, m’apaiser ou continuer de barouder… Ma soif de défi, cette âme en moi a évidemment pris le dessus et ce fut le point de départ de ma carrière d’entraîneur. 
A l’époque je n’avais pas le BE… (brevet d’Etat, ndlr). Je l’ai passé en 2 jours “montre en main” en candidat libre, avec une réussite miraculeuse car je suis allé à l’examen en vrai touriste. Les démos, les questions sur l’entraînement m’ont sauvé, et peut être aussi mon contact avec les enfants sur le court et un examinateur (intimidant) des Midi-Pyrénées dont je ne connais pas le nom mais avec qui je pense avoir eu le « fit »…

Mon expérience avec cette jeune fille a duré 1 an et demi avec de beaux succès en Coupe de France, aux Hauts de France, et sur d’autres tournois, puis j’ai migré 1 an et demi à Paris dans une petite structure dans les Yvelines (Caporoux)… J’ai ensuite coupé avec le tennis quelques mois, et j’ai de nouveau travaillé 2 ans pour une structure parisienne (Player’s). Grâce au hasard, j’ai eu l’opportunité de m’occuper d’un jeune joueur monégasque pendant 2 ans, ce qui fut à cette époque (2011-2013) un vrai tremplin dans ma carrière d’entraîneur. 

Lorsque cette belle expérience s’est arrêtée, 2 jours après sa fin, j’ai croisé dans la rue (fortuitement ??) Jean René Lisnard (que je connaissais d’avant) avec qui j’ai co-créé le Centre Elite Tennis Center que nous avons développé ensemble depuis ses débuts (juillet 2013). Cette expérience du Centre fut une autre étape dans ma carrière. 

Au fur et à mesure de l’évolution commune du Centre et de mon expérience d’entraîneur/coach, j’ai eu l’occasion d’entraîner différents joueurs, de vivre de super expériences avec chacun et d’avoir d’excellents résultats (victoires en Juniors grade 1, victoires en Futures…), ce qui représentait pour moi un vrai plaisir en tant qu’entraîneur.
En 2014, Daniil est arrivé au Centre, au début il était surtout suivi par Julien Jeanpierre. Je faisais certaines séances avec Daniil de temps en temps mais je n’étais pas son entraîneur référent. Et puis, en 2015, je l’ai accompagné aux qualifs de Marseille, puis en 2016, sur la tournée sur gazon (challenger et qualifs de Wimbledon), et sur un challenger à Astana en juillet. Je me souviens que le courant passait bien, qu’à la fin de chaque période lorsqu’on se séparait, on avait le sentiment commun d’avoir bien travaillé et de s’être bien entendu. C’était fluide.

Et puis, step by step, je l’ai accompagné un peu plus : Chennai 2017 où il fait sa 1ère finale sur le circuit ATP, saison sur terre 2017, saison sur gazon 2017 avec sa victoire sur Wawrinka à Wimbledon, deux tournois de la saison américaine 2017… A ce moment là, on alternait Jean René et moi avec Daniil. A la fin de la saison américaine, Daniil a souhaité que je puisse travailler seul avec lui… A partir de là, je dirais qu’on est rentrés dans une autre phase. De mon côté, j’ai senti que j’avais la chance de vivre cette expérience, une mission que j’étais prêt à mener à bien sans tirer de plan sur la comète. Je me sentais parfaitement à la hauteur. Je ne savais pas où cela m’emmènerait mais j’avais les idées claires. Daniil me donnant carte blanche, je suis devenu le chef d’orchestre de toute la partie sportive. Et nous avons avancé comme ça depuis…

“On apprend énormément en allant regarder l’entraînement d’autres disciplines”

Dans ta question, tu sembles distinguer entraîneur et coach. Je pense que tu as raison. 

Pour moi, ce sont 2 choses différentes… J’identifie le verbe « entraîner » (en résumant) comme le fait de réfléchir et mettre en place toutes les méthodes et mises en situation pour faire progresser un joueur. Pour cette partie, je m’appuie sur mon expérience de l’entraînement en tant que joueur avec les entraîneurs qui m’ont marqué, sur toutes les découvertes que je fais jour après jour sur le terrain et qui m’aident à progresser, ainsi que sur mes observations diverses auprès d’autres entraîneurs dans le tennis mais aussi dans d’autres sports. Je pense que l’on apprend énormément en allant regarder l’entraînement d’autres disciplines. Je me suis également formé en préparation physique à l’INSEP.

Concernant le coaching, qui se mêle à l’entraînement, et qui peut faire que l’entraînement va produire ou pas ses effets avec un joueur, cela fait selon moi appel à d’autres dimensions. Ces dernières sont plus à ranger dans le domaine de la communication, de la capacité de comprendre la construction, le monde intérieur du joueur, sa façon de fonctionner… et de pleins d’autres choses encore. 
De ce côté là, je pense y être assez sensible en raison du travail personnel que je fais sur moi depuis plus de 20 ans, ainsi que les diverses formations (préparation mentale, modélisation symbolique, PNL, entretien d’explicitation) que j’ai pu faire… Sans pour autant me spécialiser ou me considérer comme un professionnel compétent dans ce domaine, disons que j’y suis sensible et un entraîneur-coach avisé car je travaille sur moi afin de pouvoir être efficace. Cela m’a aussi donné l’ouverture d’esprit de conseiller aux joueurs de travailler avec les professionnels adéquats et compétents dans ce domaine (je nommerais ces personnes accompagnateurs de la performance).

“Je suis animé par le désir de ressentir les émotions que la victoire procure”

Mehdi Daouki : Coach sur le grand circuit, métier riche mais j’imagine pas facile ! Qu’est ce qui t’anime, qui te pousse à aller chaque jour sur le court ?

Gilles Cervara : La performance. La volonté de s’améliorer jour après jour. C’est mon moteur. J’aime cela par le biais de l’entraînement et des défis que le sport propose chaque jour. C’est là, devant nos yeux au quotidien. Je suis animé par le désir de ressentir les émotions que la victoire procure. Quelque chose d’autre m’anime depuis toujours, j’aime apprendre, j’ai toujours l’impression que je peux découvrir des choses nouvelles, des subtilités et donc m’améliorer…

Mehdi Daouki : Y a t-il eu un moment dans ta jeune carrière de coach où tu as ressenti une quelconque pression ? Si oui, comment gères tu cela ?

Gilles Cervara : Oui et non. La pression que je ressens, c’est celle que je me mets. Chaque jour, je me demande si j’ai été à la hauteur de mon challenge. C’est une affaire quotidienne dans mon métier. J’ai toujours voulu bien faire ce que je fais. Si je n’ai pas été à la hauteur selon moi, je suis insatisfait. Et cette insatisfaction me pousse à m’améliorer. J’accepte de ne pas pouvoir toujours être à la hauteur, mais je refuse d’en rester là. C’est sans fin ! En tout cas pour l’instant…

Mehdi Daouki : Comment prépares tu Daniil quand il s’agit de rentrer sur le court pour battre Rafa, Roger ou Novak ?
Surtout quand on est comme toi un adepte du dépassement de soi…

Gilles Cervara : Ce n’est pas facile à décrire car ce sont des sensations qui se vivent dans une atmosphère particulière, dans un contexte particulier. Quand j’ai commencé à entraîner, j’ai entendu un célèbre entraîneur (je crois que c’était Paul Annacone ou Bob Brett) qui disait « les grands joueurs savent comment se préparer, il n’y a pas besoin de leur dire beaucoup de choses, parfois il ne faut même rien leur dire ».
Avec Daniil, il y a de ça : le pire serait de « créer du bruit » et de parasiter sa mise en concentration. Mon but est d’être bien calibré à lui avec une énergie invisible qui dégage de la ressource. Bien entendu, il y a dans tout ça des apports spécifiques à placer avec subtilité. Ces apports dépendent du match et d’autres facteurs en lien avec le moment.

“Un ou deux paramètres en plus ou en moins suffisent à marquer une différence entre le centième et le numéro un mondial”

Mehdi Daouki : A ton avis, que faut-il aller chercher pour que les résultats sur le grand circuit des joueurs français actuels et ceux des générations futures passent de bons à excellents ?

Gilles Cervara : Franchement, c’est très complexe et multifactoriel…. Un ou deux paramètres en plus ou en moins suffisent à marquer une différence entre le centième et le numéro un mondial. Les paramètres tennis et physiques peuvent se développer et s’entraîner de manière assez «contrôlable», car les méthodes d’entraînement le permettent. 
Par contre, les paramètres humains, familiaux, psychologiques sont beaucoup plus complexes… Même si, à mon sens, on ne peut les «contrôler», il y a des actions qui peuvent être menées pour développer les potentiels internes, lever certaines difficulté, et ce de manière rigoureuse et avec des professionnels compétents (les accompagnateurs de la performance). Il faut aussi dire que peu de joueurs et d’entraîneurs sont éduqués/sensibilisés à relever ce défi mêlant performance humaine et sportive. Il y a un mélange de méconnaissance, de crainte, de « j’en ai pas besoin, c’est pour les autres »…
A mon sens, cette dimension est encore trop peu abordée de la bonne façon, sans pour autant dire que c’est ça LA solution et la réponse à ta question. La performance est et restera multifactorielle. Ceci dit, c’est un sujet hautement intéressant. Un sujet important à mes yeux, que je défends et préconise car j’y crois vraiment, aussi bien pour les joueurs que pour les entraîneurs. Vaste sujet… en tous cas, en France, de ce côté là, on est en retard.

Gilles Cervara, coach ATP Tour de l’année 2019
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